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« C’est sur la route que vivent et meurent les truckers »: portrait ethnologique du Rodéo du Camion – Partie 2

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Par Claudie Ouellet

Avant d’écrire cet article sur le Rodéo du Camion, je me suis questionné sur mon propre rapport au monde des truckers, ainsi que sur mes prénotions. J’en ai conclu deux ou trois choses. Primo, je côtoie les camionneurs principalement sur la route 117 ou sur les autoroutes de Montréal. Deusio, je sais reconnaitre un point de contrôle routier. Tercio, j’aime aller bruncher dans les trucks stop ; l’assiette deux œufs bacon est abordable et le café instant aussi. À part ça, c’est tout. J’en conclus que je ne fais que regarder les camionneurs de loin, qu’ils font banalement partie de mon quotidien, ou bien que j’entends ce qu’on en dit. On va se le dire, je ne connais aucunement la culture des truckers de l’intérieur. 

La suite de la première partie est ici.

Quand on pense que 60% de nos marchandises sont transportées par camion sur les routes de l’Amérique du Nord, assister à des courses de semi-remorque a quelque chose d’unique : Nul doute que de sortir la machine et son chauffeur de leur utilité première devient dès lors un événement hors du commun. L’homo faber met ses outils de côté pour aller à la rencontre des autres truckers le temps d’un festival et le camion-travail se transforme en camion-jeu.

Au Rodéo du Camion, on assiste à la mise en scène des camionneurs et de leurs camions. Leurs trucks sont polis et soignés jusqu’aux pneus pour être exposés au Show and Shine. Pendant les courses, c’est la force des machines qui est déployée sous des airs de country rock.

Au passage des camions, la terre tremble sous nos pieds et des bourrasques de poussière noire nous claquent au visage. Chaque truck a sa propre manière de s’époumoner : « C’est la respiration de la machine, l’haleine de sa puissance, un grognement qui […] se transforme en hurlement.[2] » Imaginez une machine lourde de 20 tonnes qui hennit et crache toute la puissance de ses 400 chevaux-vapeurs jusqu’à la ligne d’arrivée. La seule séparation entre les spectateurs et les camions en mouvement était une lignée de bloc de béton d’environ un mètre ; Une frontière bien dérisoire s’il fallait qu’un truck dévie de sa trajectoire. Bouchard l’écrit « conduire un camion engage directement et concrètement la maîtrise d’une puissance qui, toujours, menace de déborder les habiletés du chauffeur, d’échapper à son contrôle.[3] »

Retour sur l’expérience

Je n’aurais pu écrire ces articles sans le travail de Serge Bouchard et de Mark Fortier Du diesel dans les veines : La saga des camionneurs du Nord. Leur recherche m’a permis d’aborder la culture des truckers de l’intérieur, mais surtout, par une démarche sociologique et anthropologique. En me rendant directement au Rodéo du Camion, j’ai pu assister aux différents rituels qui ponctuent le festival et aller à la rencontre de différents acteurs. Mes observations et mes rencontres m’ont amenée à découvrir des symboles, des habitudes et des valeurs propres au monde des camionneurs. Personnellement, je n’ai plus de doute sur la pertinence de la force symbolique du monde des camionneurs dans notre société moderne.

J’ai surtout été émue par le côté familial du festival : le noyau de l’événement me semble bien plus intime qu’il en a l’air de prime abord. Lors de la parade, par exemple, j’ai pu voir des camionneurs avec leurs enfants sur leurs genoux et leur conjointe à leurs côtés. En parlant des femmes, j’ai tenté de rencontrer des camionneuses[4], en vain. Les seules figures féminines que j’ai croisées étaient les femmes de camionneurs, les spectatrices d’estrades et les stickers de pornstar affichés fièrement sur le capot des camions.

Le camionneur est avant tout un membre de la classe ouvrière. On ne se mentira pas ; personne ne se met riche en étant trucker. Mais ce dernier n’y trouve-t-il pas son compte par le sentiment de liberté que lui procure la conduite? Le camionneur est en effet un nomade qui voit du pays. Il connait la sinuosité des routes ainsi que ses pentes raides et ses virages périlleux, parfois fatals. À travers son pare-brise, il assiste au spectacle des aurores boréales, des ciels étoilés et des forêts d’épinettes. Il connait les intempéries et les accidents de la route. Mais le camionneur est surtout un nomade qui opère seul. Et cette solitude, compagne mal-aimée de certains, est favorable au recueillement et à l’état méditatif. Cette liberté de pensée n’octroierait pas justement le sentiment de gagner quelque chose malgré l’asservissement de la route, du camion et du travail?

D’abord ouvrier, le camionneur est plus que tout un libre-penseur qui a la chance d’aller à la rencontre de lui-même. Il vit l’écoulement du temps et de la route qui n’a ni commencement ni fin. Ne sommes-nous pas tous, en quelque sorte, des truckers cherchant à trouver notre part de liberté et de sens entre ce qui relie le point de départ et à celui d’arrivée?

Photos : Claudie Ouellet

[2] Serge Bouchard et Mark Fortier, Du diesel dans les veines : La saga des camionneurs du nord, Montréal, LUX Éditeur,2021, p. 169.
[3] Ibid., p. 68.

[4] « Il y a désormais 1600 camionneuses au Québec et ce nombre va croissant. » Ibid., p. 53.

 

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