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« C’est sur la route que vivent et meurent les truckers »: portrait ethnologique du Rodéo du Camion – Partie 1

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Par Claudie Ouellet

Avant d’écrire cet article sur le Rodéo du Camion, je me suis questionnée sur mon propre rapport au monde des truckers, ainsi que sur mes prénotions. J’en ai conclu deux ou trois choses. Primo, je côtoie les camionneurs principalement sur la route 117 ou sur les autoroutes de Montréal. Deusio, je sais reconnaitre un point de contrôle routier. Tercio, j’aime aller bruncher dans les trucks stop ; l’assiette deux œufs bacon est abordable et le café instant aussi. À part ça, c’est tout. J’en conclus que je ne fais que regarder les camionneurs de loin, qu’ils font banalement partie de mon quotidien, ou bien que j’entends ce qu’on en dit. On va se le dire, je ne connais aucunement la culture des truckers de l’intérieur.

À l’hiver 2022, le groupe des camionneurs a toutefois été sous les projecteurs des médias canadiens lors des manifestations à Ottawa visant la fin du passeport vaccinal contre la COVID-19. En dehors des idéologies au cœur de ce débat polarisé, le « convoi de la liberté » a mis les truckers à l’avant-plan : en bloquant les artères principales de la capitale, on a pu voir comment notre société nord-américaine dépend d’eux. En effet, les camionneurs incarnent un important maillon de la chaine de distribution des marchandises. Pensez-y : du futile chewing-gum du Dollorama, jusqu’à la pinte de lait sur l’étagère du IGA, la grande majorité de nos denrées arrivent par camion. L’anthropologue Serge Bouchard l’écrit dans sa thèse de doctorat, « en Amérique du Nord notamment, le transport routier par camion est aujourd’hui devenu le mode privilégié pour ce qui est de la circulation des marchandises en général.[1] » « Les principaux travailleurs de cette industrie sont évidemment les chauffeurs. Ils sont très nombreux, (plus d’un million aux États-Unis, environ 50 000 au Québec[2] ».

Notre-Dame-du-Nord

Alors comment un groupe méconnu, voire marginalisé par la majorité, peut bien attirer une foule de plus de 60 000 personnes en un week-end à Notre-Dame-du-Nord? ; un village où l’on ne dénombrait pas plus que 1 052 habitants en 2016[3]. À ce stade de mon questionnement, ce sont les concepts d’identité et de communauté qui me viennent à l’esprit.

Avant de me rendre au Rodéo du Camion, personne ne m’avait préparé à l’événement. Le seul contact que j’avais, c’était Yves, l’animateur de courses; et je ne savais même pas où j’allais le trouver. À part ça, aucune visite guidée ne m’était destinée pour me montrer les coulisses et les mystères du Rodéo. En effet, s’il existe un festival qui n’a pas besoin de publicité et qui se suffit à lui-même, c’est bien celui-là : des centaines de truckers et leurs familles font la tournée des festivals de ce genre chaque année.

Déroulement de la journée

Mon observation a commencé dimanche, le dernier jour du festival. C’est aussi le jour de « La messe du camionneur ». Quoi de mieux que de créer un sentiment d’appartenance et de faire communauté par le rituel sacré, me dis-je. Par la suite, les rues de Notre-Dame-du-Nord ont été figées par un cortège d’environ 400 camions Kenworth, Peterbilt, Western Star, Freightliner, etc… Les chauffeurs klaxonnaient et envoyaient la main à la foule. Les pipes des camions crachaient une épaisse fumée noire devant l’immensité bleue du lac Témiscamingue. J’avais devant mes yeux l’opposition, la tension entre le monde naturel et l’univers industriel.

J’ai ensuite trouvé Yves à l’intérieur d’un abri érigé spécialement pour animer les courses de semi-remorques. Micro et console de son au bout des doigts, il avait l’air occupé. Après m’être présentée et avoir expliqué la démarche de mon travail, Yves me raconte qu’il « suit tous les rodéos. [Qu’il] va même jusqu’aux États-Unis pis que y a ben des truckers qui viennent de là. » Il me dit aussi que « les courses, icitte, c’est comparable au NASCAR, voire à la Formule 1. Les gars ont leur propre mécanicien pis leurs propres fans qui les suivent de festival en festival ». Je lui demande si les compagnies de transport en profitent pour faire du réseautage d’affaires. Yves me répond qu’il ne sait pas, mais que « ce qui est certain, c’est que la solidarité entre truckers, c’est bin important. Les gars sont compétitifs, mais ils vont toujours s’entraider pis en profiter pour socialiser. Le but des courses, pour eux-autres, c’est pas de gagner, mais d’avoir du fun. » Les dires d’Yves m’ont été confirmés par un chauffeur du Nouveau-Brunswick qui exposait fièrement son Peterbilt vert dans la cour de l’aréna. Le camionneur me raconte que la plupart qui assistent ou participent aux courses ont plusieurs compagnies de transport. Ils participent au Rodéo du Camion pour se divertir : « On fait vraiment ça pour le fun. Ça fait changement que de juste penser au travail! »

La suite de ce récit ici.

Photos : Claudie Ouellet

[1] Thèse Serge Bouchard p. 20

[2] P. 28

[3] https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2016/dp-pd/prof/details/page.cfm?Lang=F&Geo1=CSD&Code1=2485090&Geo2=CD&Code2=2485&Data=Count&SearchText=Notre-Dame-du-Nord&SearchType=Begins&SearchPR=01&B1=All&TABID=1

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