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Vie de château: récit d’un lieu mythique

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Par Michaël Pelletier-Lalonde

C’était le 10 juin dernier. La musique et les voix résonnaient au Centre d’exposition de Val-d’Or. L’ambiance était allègre et les conversations défilaient devant les pièces de l’exposition Vie de château dont c’était le vernissage; une exposition fruit du travail d’Émélie Rivard-Boudreau (commissaire et journaliste indépendante), de Geneviève Lagrois et Serge Gosselin (photographes), ainsi que de Serge Bordeleau (réalisateur et producteur, Nadagam films). Et pour cause : le château dont on parle, c’est le légendaire Château Inn, un établissement aujourd’hui disparu mais qui, tant par son architecture que par la vie qui a fait vibrer ses murs, a laissé des traces indélébiles dans l’esprit de la ville et de générations de valdoriennes et de valdoriens.

Fondé en 1937, aux première heures du boomtown qu’était alors Val-d’Or, le Château Inn a été un haut lieu de la vie nocturne pendant près de 80 ans. D’abord de taille modeste, ravagé par les flammes en 1940, l’immeuble prend rapidement son imposante carrure caractéristique et abrite deux bars et plusieurs chambres (plus tard on y trouvera des logements à coûts modiques). Le Morocco, un club qui s’installe au sous-sol de l’édifice à partir de 1942, est alors LA place en ville, où des célébrités de renommée internationale s’échangent la scène.

Le Château Inn en 1953. On y aperçoit l’enseigne du Morocco, au-dessus de l’auvent de l’entrée.
Source : Société d’histoire et de généalogie de Val-d’Or

Mais les années 2010 font tanguer la barque du Château Inn et de la communauté de fêtards, d’employés et de locataires qu’il fédère. Le propriétaire de l’édifice est arrêté aux lendemains d’une vaste opération policière, l’opération Écrevisse. S’ensuivent quelques années plus tard la fermeture du bar, la saisie de l’immeuble par l’État au début de 2015 et sa mise en vente. Son acquisition par l’organisme La Piaule de Val-d’Or pour la concrétisation du Château Marie-Ève, un projet de logements destinés aux personnes vulnérables ou en situation d’itinérance, marque un vent de changement. Mais les locataires qui y demeurent doivent quitter pour laisser place aux travaux, ce qui ne se fait pas sans heurts. Le Château Inn tombe sous les pelles en octobre 2020 pour laisser place à sa suite, dont le parachèvement est prévu pour cet automne même.

Le Château Inn fermé, en mai 2018.
Source : Capture d’écran via Google Street View, mai 2018

C’est cette histoire qu’explore l’exposition Vie de Château, par le biais de photographies, de documents d’archives, de captations vidéo, d’un récit numérique, entre autres choses. Une histoire qui, si elle est bien entendu celle d’un célèbre bâtiment de la ville, est aussi – et surtout – une histoire profondément humaine. C’est d’ailleurs ceux et celles dont l’histoire est intimement liée à celle de ce lieu qui sont mis à l’avant-plan dans ce projet, ceux et celles qui l’animaient, qui y travaillaient, qui y habitaient, et qui ont pour plusieurs vu leur vie changer drastiquement à la suite de la disparition du Château Inn.

Et si je dois admettre que je n’ai pas une histoire personnelle avec le Château Inn, ce n’est clairement pas le cas de plusieurs personnes présentes au vernissage, qui ne manquent pas de raconter quelques moments qu’elles y ont vécus, le sourire en coin, parfois, laissant deviner toute l’exaltation de de nombreuses soirées et les tonnes d’histoire (drôles ou moins drôles) dont elles ont été le lieu. Puis, quand on prend toute la mesure de ce qu’il représente ici, on comprend bien alors comment il a pu se retrouver dans les paroles de la chanson culte du poète valdorien Raoul Duguay. Dans la Bitt à Tibi, il s’exclame, juste avant l’une des dernières tempêtes musicales qui ponctuent sa pièce : « Quand j’allions au Château-Inn / Boire et rire avec mes piastres / Je revenions comptant les astres /Au petit matin près de la mine »

Il y avait du monde au vernissage de l’exposition Vie de château, le 10 juin 2022. Source : Michaël Pelletier-Lalonde

Vraiment, il faut arrêter voir cette exposition dont le grand intérêt n’a d’égal que la fantastique intuition que ses créatrices et créateurs ont eu de capter cette transition sans pareille dans l’histoire de la ville. Ce sera d’ailleurs possible de le faire tout l’été, jusqu’au 21 août 2022. Et comme si ce n’était pas déjà beaucoup, on peut écouter gratuitement (avant, pendant ou après une visite) les quatre épisodes de la balado Château Inn (produite par Nadagam Films, réalisée par Émélie Rivard-Boudreau et Serge Bordeleau), diffusée sur l’application Ohdio de Radio-Canada.

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